[L'autre (tour du) monde de zoul...]« Pour pouvoir juger il faut être sur place. » Malinowski
Zoul
zoul at no-log.org
Lun 30 Juil 04:30:17 CEST 2007
C'était pas de la blague ces derniers temps. J'avais accumulé une sacré
fatigue entre le week-end de préparation avec SJ, la rencontre de la
jeunesse Europe Afrique et l'action coup de poing avec la cellule
françafrique. J'avais besoin de repos, de digérer un peu tout ce qui
venait de se passer, tout en continuant à préparer la rencontre du Bénin.
Bref, je me suis reposé quelques jours avant de reprendre la réflexion, et
je commence à avoir les idées un peu plus claires sur la suite des
événements :
Je vous avais promis de revenir sur la rencontre de jeunes, notamment à
travers une série de portraits des participants rencontrés. Je ne sais pas
si j'aurai le temps de le faire, mais je crois que l'analyse ci-dessous
peut présenter un intérêt également.
Tout d'abord, je voudrais commencer par rappeler ce proverbe africain qui
dit : « Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, les
histoires de chasse se termineront toujours à la gloire des chasseurs ».
Ceux qui ont définis les règles de cette consultation de la jeunesse ont
eu le loisir de nous mener là où ils le souhaitaient, de nous faire
façonner le message tel que, eux, le voulaient. La grande habileté des
organisateurs aura été de se faire passer pour des non-idéologues, des
pragmatiques tandis qu'ils nous écrasaient de leurs valeurs, à travers le
choix des débats, des intervenants, et jusqu'à l'organisation de notre
temps de travail ou la composition de nos repas...
Je reviendrais sans doute sur ces « valeurs » que nous contestons depuis
tant d'années, lors des rassemblements auxquels je me sens beaucoup plus à
l'aise, et auxquels je participe d'habitude.
J'ai d'abord eu du mal à comprendre la panique qui a saisi les
organisateurs, mais la rumeur circulant de table en table, rapportée par
ma femme (qui s'était bien gardé de faire savoir qui elle était...), m'a
aidé à saisir : « un altermondialiste français s'est introduit parmi nous
! ». ça se répétait un peu partout, et c'était tellement drôle.
Qu'avais-je fait pour être aussitôt affublé d'un tel qualificatif ?Comment
cela pouvait-il tant les ennuyer que d'avoir quelqu'un qui propose
d'interroger le processus de la consultation, le choix des thèmes et des
intervenants ? Quelqu'un qui rappelait avec tant d'expertise le rôle des «
anciens » états colonisateurs sur le destin des « anciens » pays colonisés
?
Quand je proposais d'aménager un temps dans le programme, en soirée, pour
poser quelques questions, et obtenir quelques réponses, la réponse frappa
cinglante, de la bouche de Diogo Pinto, secrétaire général du Forum
Européen de la Jeunesse, qui se trouvait par hasard dans le même atelier
que le mien : « Tu veux détruire le processus ? » (Do you want to destroy
the process ?). J'ai manqué d' éclaté de rire, et lui ai répondu, avec
sérieux : « non, je demande juste à poser quelques questions... » Ce qui
fut accepté, puis repoussé après les ateliers du soir, après le repas,
puis évidemment oublié par tout un chacun, la fatigue de cette première
journée aidant...
Une des caractéristiques des habitués des forums sociaux, et c'est sans
doute ça qui a du les emmerder, c'est cette ténacité à remettre en cause,
à contester une façon de définir ce qui porte sens et valeur. Pour citer
un petit bouquin très bien fait, le lexique évolutif (1) : « Ce qui est en
jeu, selon nous, c'est la disqualification de ces « valeurs »
d'ultra-compétition érigées en dogme, c'est le passage de cette « culture
» à une autre, capable de mettre en avant des priorités humaines d'une
autre nature. »
« Ce qui nous réunit d'abord est donc un militantisme contre une façon
dominante de raconter le monde, l'économie, la politique, l'histoire, les
arts, les philosophies. »
Une façon de raconter le monde appartenant au monde, d'où je viens moi, et
dont j'ai compris les ressorts négatifs dans leurs aspects les plus
profonds et sordides chez l'homme moyen européen : racismes, mépris,
allant jusqu'à l'horreur dans ses formes les plus absolues au quotidien
sur le continent africain.
Je n'allais pas détruire leur processus, mais j'étais bien porteur d'un
tout autre processus, celui des forums sociaux, auxquels d'autres avaient
déjà participé, et je risquais donc d'avoir un peu de succès. J'avais
surtout comme idée d'en convaincre quelques uns de s'intéresser à
l'étrange rencontre, le pendant « indépendant et alternatif » à cette
rencontre europe-afrique de la jeunesse...
Rencontre qui je l'espère permettra de libérer véritablement un nouvel
imaginaire, et de poser ensemble de nouvelles prospectives politiques...
Il fallait donc faire attention à moi, et voir comment me faire taire sans
se faire démasquer.
Manque de bol pour eux, après mes premières interventions assez mordantes,
je pouvais continuer à passer mes messages peu à peu, autour de moi, et à
voir qui partageait mon état d'esprit, qui il faudrait essayer de
convaincre. Il s'agissait alors de faire « circuler les connaissances, les
cultures et les informations » non pas à l'ensemble des participants, mais
à ceux qui y seraient réceptifs, tout simplement...
De la même façon que nous avons appris à faire le tri entre les millions
d'informations qui nous parviennent chaque jour, de la même façon que nous
avons appris à faire la différence entre un « vrai » forum social et un
forum social « récupéré », il allait falloir apprendre à identifier dans
ce nouvel univers ceux qui étaient prêts à s'organiser autrement, et à
lutter ensemble, par delà les deux continents...
Lutter, car face à nous, il ne s'agissait pas de rien, mais d'une énorme
machine :
« Bruxelles compte désormais 15 000 lobbyistes. Le chiffre est avancé par
Siim Kallas, commissaire européen chargé des affaires administratives,
d'audit et de fraude; 2600 groupes ayant un bureau dans la capitale, et un
budget estimé de 60 à 90 millions d'euros. »
Il s'agissait au cours de ce forum « de nous faire accepter de façon
collective un certain nombre de régressions sociales », comme il avait été
tenté de le faire le 29 mai 2005 lors du référendum sur le Traité
Constitutionnel Européen.
Ici, le temps aura été trop court pour un rejet massif de la déclaration
finale et des conclusions, et ma proposition de déclarer tous ces chefs
d'états illégitimes, et de lancer un appel à la jeunesse du monde entier
pour s'organiser, et constituer enfin de puissants contre-pouvoirs n'aura
pas reçu beaucoup de soutiens...
Cependant, tout le monde s'est bien rendu compte que quelque chose ne
tournait pas rond dans cette consultation, et nombreuses furent les voix à
s'indigner dans l'ombre...
Alors nous y voilà à parler d'emploi, de travail décent, tandis que les
trois quarts des gens « perdent leur vie à la gagner... Et que moi je
célèbres tous les jours la liberté de ne rien foutre quand j'en ai
l'envie... (enfin, en ce moment, c'est pas souvent, remarque...)
C'est Camus qui disait en 38 : « Notre tâche d'homme est de trouver les
quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. »
Je comprends aujourd'hui parfaitement ce qu'il voulait dire, et l'angoisse
me saisit à nouveau...
La formule, on continue donc à la chercher, le symbole qui fera sens dans
cette société de plus en plus individualiste, égoiste, puante, surveillée,
et même si l'on doit passer pour des fous, on préfère cela que de crever «
d'inhumanité et de cynisme. »
Pour l'étrange rencontre, nous essayerons de privilégier le « meilleur des
traditions transformatrices en s'attaquant scrupuleusement à leurs dérives
» : le meilleur des forums sociaux, plutôt que des rencontres pleines de
belles paroles et vides de sens, le meilleur des traditions africaines,
plutôt que le déréglement des moeurs en faveur du pouvoir des vieux et du
fric, le meilleur des nouvelles technologies, plutôt que les conneries
pour lesquelles les jeunes s'y précipitent aujourd'hui...
Au Togo, un de mes meilleurs amis s'appelle Tata, et c'est lui qui m'a
offert de toucher du doigt ce monde formidable des résistances africaines
en me proposant de l'accompagner en 2004 au 3ème Forum des Peuples de
Kita, au Mali. Il signe habituellement ses mails d'une phrase culte
d'Aminata Traoré et de Philippe Engelhard qui me convient assez bien :
« Le Changement viendra lorsque suffisamment de personnes seront capables
dans leur environnement immédiat, celui de leur travail, de leur famille,
de leur quartier, de leur village, de provoquer une remise en cause des
attitudes et des pratiques sociales actuelles. »
Rendez-vous donc le 22 août pour l'ouverture de ces 6 jours pleins
d'espoir, et à tout de suite, pour les copains au Bénin, où j'atterris
mercredi pour fêter avec eux « l'indépendance » !
Zoul
zoul at no-log.org
http://www.zoulstory.com
(1) Cette réflexion m'a été inspiré par la lecture de l'excellent «
Lexique Evolutif » qui m'avait été offert récemment, et dont on retrouvera
les extraits sur le site : http://www.politiquedudechiffrage.blogspot.com/
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