[Zoulstory.com] « Stranded » à Charles de Gaulle, le British !
Zoul
zoul at no-log.org
Mer 7 Oct 18:35:06 CEST 2009
Il enlève avec nonchalance ses chaussettes, d'abord un pied, puis l'autre,
qu'il vaporise d'un mauvais parfum. C'est vrai qu'il commence à puer
sérieusement. C'est sans doute ce qui explique que personne n'occupe les
quelques sièges restés libres, en cette heure de grande affluence à
l'aéroport international Roissy Charles de Gaulle. Il ne se gêne pas pour
le faire : personne ne le regarde, personne ne le voit.
Je lui demande si ça va :
Ça va !
Tu voyages ?
Je suis là.
Tu vas ou ?
Je suis là.
Tu viens d'où ?
Ça n'a pas d'importance, ce qui compte, c'est où je vais.
Et tu vas où alors ?
Quelqu'un doit me dire. J'attends quelqu'un qui va me dire.
Mon british a bien ce petit accent anglais, mais la couleur de sa peau –
et sa situation - le trahisse. Ce british là vient d'Afrique. Il se donne
une apparence, se lève de temps en temps, et se promène avec ses bagages
dans les allers bondés du terminal 2A.
Aujourd'hui, il n'est pas nécessaire de se mettre totalement à nu pour
voyager. A Londres, il faut quand même enlever ses chaussures. On a aussi
le droit, un peu partout, à des palpations assez complètes. Cette grande
famille arabe devant moi, grand-mère, enfants, cousins, met bien longtemps
avant de se défaire de tous leurs effets : on sent bien qu'il ne leur est
pas facile de subir ce viol de leur intimité. Pourtant, nous obéissons,
tous. Un élément de la fabrique de l'obéissance.
On peut se consoler en regardant les soldats vigipirates, qui patrouillent
partout, mitraillette au dos, affublés d'une étrange feuille de salade
qui leur recouvre la tête. Pathétique.
Dans l'avion, dans le plateau repas, un petit papier retient mon
attention. « Change for good ».
L'UNICEF, dans la suite de l'élection d'Obama et de son « Yes, we can »,
propose le « changement pour de bon ». De quoi s'agit-il ? Donner quelques
euros pour nourrir des petits africains, ou les envoyer à l'école.
Révolutionnaire. Radicale. Enthousiasmant. Presque autant que tous les
emballages plastiques et cartonnés, dont on m'assure qu'ils sont bien tous
issus du « développement durable », recyclé. Le monde tremble, le
changement pour de bon !
Alain Deneault habite un quartier huppé, près du centre-ville de Montréal,
où de nombreux français sont installés depuis les années 80. Son immeuble
semble sortir tout droit de La Nouvelle Orléans, juste après le passage de
Katrina. Il fait un peu tâche, au milieu des belles masures qui
l'entourent. Au dedans, c'est plus sympa : plein de bouquins de
philosophie, évidemment. Mais aussi une série soigneusement alignée sur
une table. Tous abordent la question de la criminalité financière, en col
blanc. C'est ici que se prépare ses ouvrages, dont le dernier sur les
paradis fiscaux et judiciaires, à sortir au printemps. Ou encore le Noir
Canada 2, en anglais, qui reprend et synthétise les données de fond de
Noir Canada.
Pas d'internet, ni de téléphone. « Pour ne pas être soumis à la
tentation ». Rien d'autre que le minimum vital. Sa vie « collective »
s'organise à quelques rues de là, au local du Collectif Ressources
d'Afrique, que je n'ai pas encore visité. Si les patrons de Barrick Gold,
et de Banro voyaient la façon dont vit Alain, je pense qu'ils retireraient
leurs plaintes. La rumeur parle d'une tenue du procès en 2012. Ça leur
laisse un peu de temps pour respirer. Delphine et William, les deux autres
auteurs sont à l'étranger. Alain lui, entre deux bouquins, donne des cours
à l'université sur la lutte des classes, par exemple. Aujourd'hui, il
intervient à HEC Montréal, où il se voit parfois répondre que la part du
commerce canadien avec le continent africain est mineur, et que son
ouvrage n'a donc pas vraiment de portée, n'est pas signifiant.
Au Canada aussi, la critique glisse sans trouver de prises. Il me dit que
l'université va maintenant passer sous le contrôle d'un Conseil
d'administration composé au deux tiers de représentants de grands groupes
privés, de multinationales... à n'en pas douter, HSBC, cette grande banque
dont la publicité est partout dans les corridors que nous parcourons à
chaque aéroport international, sera de la partie.
Un exemple de l'impact que cela a sur le monde universitaire. Sur la
Guinée, Bonnie Campbell, responsable d'une chaire de recherche sur la
gouvernance et l’aide au développement ne trouve rien d'autres à dire dans
la presse canadienne : «[...] son gouvernement manque de transparence. ».
«La présence étrangère fait que tout le monde participe à ce système de
gouvernance peu transparent, rappelle Mme Campbell. C'est une logique de
reproduction du pouvoir dans laquelle les affaires trouvent leur place.»
(1)
Personne n'a pensé à demander à Alain ce qu'il savait du rôle des
entreprises minières canadiennes en Guinée. Et pourtant, il a sans doute
des choses à dire. Mais qui veut l'entendre ?
Survie conclue son communiqué sur la Guinée ainsi :
« Préoccupée par le symbole que l’impunité en Guinée après de telles
exactions pourrait véhiculer dans le reste de l’Afrique, dans un contexte
de régression des mouvements de transition démocratique amorcés dans les
années 90, l’association Survie appelle à un mouvement de solidarité et de
dialogue avec toute les sociétés civiles confrontées à la perpétuation ou
au retour de régimes autoritaires au Gabon, au Congo, au Togo, en
Mauritanie et au Niger. » (2)
Ici, j'essaye de suivre les travaux du Conseil International du Forum
Social Mondial, un poil ennuyeux. Heureusement, une afro-américaine nous
réveille : elle nous invite en Juin à Detroit, Michigan, USA, aux côtés de
General Motor, de Ford, et d'autres multinationales de l'automobile, pour
un forum qui nous permettra de découvrir le meilleur exemple
d'effondrement complet du capitalisme. Elle nous promet une absence
d'électricité, d'eau, d'infrastructures, des pauvres SDF dans la rue
etc... Welcome to America !
Pour le reste, j'en dirais plus par la suite, mais ça fait vraiment
plaisir de retrouver de nombreux amis, canadiens, comme africains : j'ai
déjà eu deux grandes discussions passionnantes avec Aminata Barry, et
Moussa Tchangari ce matin...
Zoul
zoul at no-log.org
http://www.zoulstory.com
1 - La Guinée compte ses morts -
http://www.cyberpresse.ca/international/afrique/200910/06/01-908780-la-guinee-compte-ses-morts.php
2 - Communiqué de Survie : Guinée - 2006, 2007, 2009 : les massacres se
succèdent, l’impunité demeure -
http://survie.org/francafrique/guinee-conakry/article/guinee-2006-2007-2009-les
Plus d'informations sur la liste de diffusion Zoulstory